PUA #4 - Article Liberation sur la monogamie
«Certaines espèces sont monogames, ce qui est très surprenant. La monogamie est un comportement sexuel caractérisé par le fait que les mâles et les femelles d’une espèce ont un seul partenaire durant toute leur vie, ou au moins durant un cycle qui va de l’accouplement à la reproduction et qui peut couvrir le sevrage des rejetons. Entendons-nous, ce partenariat n’exclut pas l’infidélité, qui constitue toujours un événement possible dans un système de reproduction propre à une espèce.
De façon intéressante, la monogamie est très minoritaire dans le monde animal. Elle concerne moins de 3 % des espèces sexuées. Très fréquente chez les oiseaux - 85 % des espèces -, elle tombe à 5 % chez les mammifères et est exceptionnelle chez les invertébrés. La plupart des animaux déclinent d’autres systèmes : la polygamie (qui inclue la polygynie - un mâle s’accouple avec deux femelles ou plus - et son inverse, la polyandrie) et la polygynandrie où la proximité fait et défait les couples… Ces comportements à partenaires multiples présentent un avantage clair, au plan évolutif : ils permettent de ne pas mettre tous ses gènes "dans le même panier" et augmentent la diversité génétique de la descendance. En quoi donc et dans quel contexte, la monogamie peut-elle constituer un avantage reproductif ? C’est la question qui m’intrigue.
Des travaux sur les oiseaux ont montré que la monogamie s’impose chez les espèces qui prodiguent des soins biparentaux, lorsque le mâle et la femelle doivent être présents pour maximiser les chances de survie de leur descendance. C’est le cas, typiquement, quand la femelle et le mâle assurent à tour de rôle la couvaison et le nourrissage. Mais comment expliquer un comportement monogame chez des invertébrés qui larguent leurs œufs dans la nature, tel le schistosome, le ver à l’origine de la bilharziose, la seconde infection parasitaire après le paludisme ? Nous avons choisi de travailler sur ce ver dans l’espoir de découvrir les fondements génétiques de la monogamie. Car cet invertébré, à la différence des oiseaux, n’a pas de comportement social. Tout est déterminé par les gènes. Son cycle de vie est en outre bien connu : les œufs, pondus dans le tube digestif de l’homme, se retrouvent dans l’eau via les excréments, infestent un mollusque aquatique, se transforment en larves, repartent dans l’eau et infectent l’homme ou le rongeur qui s’y trempe en passant à travers la peau. De là, les larves gagnent les vaisseaux sanguins entourant le tube digestif, se métamorphosent les unes en mâles, les autres en femelles. Des couples se forment et la femelle largue ses œufs, qui gagnent le tube digestif puis les excréments… Or durant toute la période de reproduction (la femelle pond 300 œufs par jour), les couples sont monogames !
En étudiant ce ver chez des souris infectées en laboratoire, nous avons récemment montré que cette espèce prodigue, à sa façon, des soins biparentaux (1). Tout le temps de la ponte, le mâle nourrit et transporte la femelle, lovée dans son corps musculeux en forme de haricot, l’aidant ainsi à disperser leurs œufs dans l’organisme humain… Dans une seconde série d’expériences, publiées ce mois-ci (2), nous avons prouvé que ce couple peut toutefois divorcer ! Si une femelle vient à rencontrer un mâle qui lui est génétiquement plus "étranger", elle le préférera et larguera le premier.»
(1) Beltran S., Boissier J., Trends in Parasitology, septembre 2008. (2) Beltran S., Cézilly F., Boissier J., PLOS One, 8 octobre 2008. Jérôme Boissier est maître de conférence au Laboratoire de biologie et d’écologie tropicale et méditerranéenne (CNRS-EPHE-université de Perpignan Via Domitia). A lire : le Paradoxe de l’hippocampe. Une histoire naturelle de la monogamie, par Frank Cézilly, éd. Buchet Chastel, 2006.